06.12.2007

Jean-Louis Bourlanges : "L'Europe fait semblant..."

Entretien paru dans Le Monde le 1er décembre

f20d8b08bee62f1a19a0c173ad818f1d.jpgVous abandonnez votre mandat de député après dix-huit années passées au Parlement européen. Pourquoi une telle décision alors que l'Europe semble remise sur les rails après l'adoption du traité de Lisbonne ?

J'ai vécu au Parlement européen des moments très intenses. Nous avons eu le sentiment de contribuer à l'émergence d'un objet politique inédit, voire révolutionnaire. Un objet capable de permettre aux Etats nationaux constitutifs de l'Europe historique de répondre solidairement aux défis de la globalisation. Mais la phase historique qui va de la reconstitution du couple franco-allemand grâce à Valéry Giscard d'Estaing et à Helmut Schmidt jusqu'à la création de l'euro, dernière manifestation de la créativité franco-allemande, a pris fin quelque part entre la guerre d'Irak, l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie, les criailleries budgétaires et un élargissement bâclé. Aujourd'hui, l'Europe n'est plus en crise grâce au traité de Lisbonne. Elle a atteint un palier et elle continuera de fonctionner cahin-caha sans développement institutionnel et politique majeur pour au moins une quinzaine d'années. Elle va connaître ce que Keynes appelle un équilibre de sous-emploi. C'est faiblement exaltant.

Pourquoi ?

Parce que le nombre des membres, l'hétérogénéité des économies et des sociétés, le réveil des identitarismes et l'absence de menace extérieure forte et spécifique rendent extrêmement difficile tout progrès important. Le Parlement, comme d'ailleurs la Commission, a peu à peu cessé d'être le laboratoire d'une volonté commune pour devenir un simple lieu d'arbitrage entre intérêts nationaux, un double du Conseil. Du coup, il n'y a plus de moteur dans l'avion.

Pourtant, l'Europe a mis en commun son commerce, sa monnaie, son marché. N'est-elle pas devenue la puissance souhaitée par les Français et vous-même ?


La réponse est non. L'Union européenne a accompagné une évolution à mes yeux bienvenue vers plus de marché et plus de libéralisme. Mais la liberté des échanges et la concurrence non faussée, si utiles soient-elles, ne suffisent pas. Les politiques publiques, c'est autre chose !

Contrairement à une légende tenace, 90 % des politiques et 98 % des financements restent nationaux. Qu'il s'agisse de l'éducation et de la recherche, du droit du travail et de la protection sociale, de l'organisation administrative des territoires, de la justice et de la police, de la défense et de la politique étrangère et même, malgré Maastricht, des politiques budgétaires et fiscales, l'essentiel du pouvoir reste dans les Etats. Dans ces domaines, l'Europe fait semblant. Semblant d'être une solution aux yeux de ses promoteurs et, à l'inverse, d'être une menace aux yeux de ses adversaires qui lui attribuent abusivement la responsabilité de tous les bouleversements économiques, financiers, sociaux et culturels qui procèdent de la mondialisation.

Néanmoins, l'Europe s'est dotée d'institutions puissantes et sophistiquées...


C'est vrai. L'Union s'est dotée de tous les attributs d'une organisation fédérale démocratique : un gouvernement supranational, la Commission ; une chambre des Etats, le Conseil ; une assemblée supranationale élue au suffrage universel, le Parlement ; une cour de justice et une banque centrale. Il ne lui manque qu'une chose, les compétences correspondantes. Elle est donc surdimensionnée institutionnellement. Elle l'est d'autant plus que deux des principales compétences que lui ont concédées les Etats, la concurrence et la monnaie, sont dépolitisées. Assemblée politique d'une Union qui n'aime pas la politique, le Parlement européen, même s'il ne cesse de grignoter du pouvoir, fait trop souvent figure de porte-avions condamné à faire des ronds dans l'eau.

L'émergence de la Chine, de l'Inde, la menace énergétique et sur le climat ne vont-elles pas engendrer une volonté d'intégration plus forte ?

Dès lors que les Etats se sont arrangés pour garder dans leurs escarcelles l'essentiel des responsabilités politiques, ils ne peuvent envisager d'action commune que sous la forme d'une coopération classique entre gouvernements. Or celle-ci est incapable de donner naissance à des politiques traduisant une véritable ambition. Regardez le processus de Lisbonne en 2000 : on a défini des objectifs mirifiques qui devaient faire de l'Europe la puissance économique la plus compétitive du monde, et il n'en est pratiquement rien sorti puisque la réalisation de ces objectifs reposait exclusivement sur la capacité de chaque Etat à faire le travail chez lui. La valeur européenne ajoutée était quasiment nulle.

Au fond, la fin de l'intégration de l'Europe que vous décrivez est-elle si grave ? Comme le disent les Britanniques, elle a permis une modernisation économique et la paix. N'est-ce pas suffisant ?

Je ne crois pas. Ce que les Européens ne font pas pour eux-mêmes, personne ne le fera à leur place. Nous sommes, avec les Etats-Unis, les héritiers d'une civilisation et d'une culture originale et précieuse. Nous avons depuis un demi-siècle laissé les Américains défendre cet héritage commun. Aujourd'hui, les héritiers sont profondément divisés, incapables d'agir ici et incapables de réussir là-bas. L'Europe est wilsonienne, l'Amérique bismarckienne, et l'une comme l'autre sont tenues en échec. L'idée que cette double impotence puisse être sans conséquence pour l'avenir du monde en général, et occidental en particulier, suppose une bonne dose d'inconscience. Il est essentiel que les Américains prennent conscience des limites de la puissance étatique dans le monde postwestphalien qui est le nôtre et que, à l'inverse, les Européens renouent avec l'idée qu'il n'y a pas de politique qui vaille si elle n'est pas étayée par un rapport de forces durement établi et chèrement maintenu.

Certes, mais l'Europe garantit la paix, et les élargissements successifs ont été l'instrument d'une politique de puissance permettant de l'étendre...

Je suis de ceux qui pensent que ce n'est pas l'Europe qui a fait la paix, mais la paix qui a fait l'Europe. Je reconnais le caractère scandaleux du propos puisqu'il signifie, à rebours de ce que pensent les Français, que c'est la Pax Americana, la sécurité et la sérénité qu'elle a apportées aux Allemands, aux Français, aux Italiens et aux Bénéluxiens qui leur a permis de s'engager sans crainte sur la voie du rapprochement et de l'intégration. Aujourd'hui, l'Union européenne s'efforce de jouer vis-à-vis des peuples de sa périphérie le même rôle que les Etats-Unis vis-à-vis d'elle il y a un demi-siècle. Le problème, c'est qu'elle ne s'est pas donné les moyens de son ambition comme on l'a vu et comme on risque de le voir encore en Yougoslavie.Cette paix intérieure garantie ne conduit-elle pas d'ailleurs à un émiettement des Etats, comme on le constate en Belgique, voire en Espagne avec la Catalogne, le Pays basque, etc. ?

Il est vrai que l'Union européenne apporte à des entités infra-étatiques la possibilité d'une sécession sans risque. Ce n'est toutefois pas l'explication principale de la fragmentation actuelle. C'est la crise des grands systèmes idéologiques et des solidarités qu'ils généraient qui favorise ce foisonnement identitariste. Au lieu d'opposer l'Etat national et l'Union européenne, on serait bien avisé d'observer que c'est le même mouvement de refus du partage nécessaire à toute vie collective organisée qui fracasse les Etats nationaux et paralyse l'Union européenne.

Comment jugez-vous l'action de Nicolas Sarkozy en Europe ?


Je suis partagé entre l'admiration et l'inquiétude. Admiration de voir l'efficacité et la rapidité avec lesquelles le président français a contribué à sortir l'Union de sa crise et à réinstaller la France au coeur de la construction européenne. Inquiétude en revanche devant la désinvolture avec laquelle on aborde les questions budgétaire et monétaire et celle du respect de nos engagements envers nos partenaires. Le paquet fiscal de l'été dernier est le péché originel de la politique européenne du nouveau président. L'Union n'est pas un prolongement du jardin à la française et il ne suffit pas à la France de dire ce qu'elle veut pour que ce soit la volonté de tous. Je ne voudrais pas qu'on se fasse trop d'illusions sur les possibilités réelles de la présidence française. Le président de l'Union n'est pas le cocher de l'Europe. Il en est tout au plus l'honnête courtier. Il a les bras chargés des enfants des autres et ses propres enfants ne verront le jour que longtemps après sa présidence. Comme disait Berlusconi lors de son étrange discours devant le Parlement européen : "Six mois, c'est vite passé." L'Union n'atteint à la décision qu'après une longue période d'infusion. L'étoile européenne de Nicolas Sarkozy se perdra s'il se refuse à jouer avec le temps.

Votre démission du Parlement suit de quelques mois votre rupture avec François Bayrou. Quel est le lien entre ces deux décisions ?

Je ne me reconnais dans aucun des partis en concurrence. Ma famille politique, "sociale, libérale et européenne", qui a fait pendant vingt ans jeu égal avec le parti chiraquien, gît désormais à terre, tronçonnée en trois morceaux inanimés : entre l'UMP, le MoDem et le Nouveau Centre, les enfants de l'UDF n'ont le choix qu'entre une reddition, une secte et un camp de réfugiés. François Bayrou n'est pas le responsable exclusif de cette situation mais il y a contribué. Il chérit sa solitude comme on courtise une voyageuse de nuit et voit dans son exil intérieur la préfiguration providentielle d'un destin hors du commun qui lui vaudra demain le règne, la puissance et la gloire. Etonnant, non ?

Propos recueillis par Arnaud Leparmentier

LE MONDE | 01.12.07 | 12h57  •  Mis à jour le 01.12.07 | 14h14

Lien vers l'article sur LeMonde.fr

26.09.2007

Jean-Louis Bourlanges (ex-UDF) s'apprête à quitter le Parlement européen. Brigitte Fouré (NC), lui succédera.

5c792658cecaf4b3e32a482dd394c7e6.jpgAvec le départ de Jean-Louis Bourlanges, le Parlement européen perd certainement l'un des meilleurs députés de la délégation française. Eminent spécialiste des questions européennes, centriste issu du gaullisme de gauche, infatigable homme politique qui a toujours défendu ses convictions avant sa carrière, Jean-Louis Bourlanges souhaite se consacrer pleinement à sa fonction de membre du Comité Balladur sur la réforme des Institutions.

59b5410c71c0a21da2731d7e23392099.jpgLui succédera Brigitte Fouré, conseillère régionale Nouveau Centre de Picardie et adjointe au maire d'Amiens.

04.07.2007

Traité simplifié : le Nouveau Centre salue la sortie de crise, tout en réclamant une constitution européenne à terme et le cap d'une Europe fédérale

Principaux passages de l'intervention de François Sauvadet à l'Assemblée nationale le 5 juillet 2007 à l'occasion du débat parlementaire faisant suite au dernier conseil européen.

dcbb0cfac264ed352f410a57ef7479a3.pngJe tiens à saluer l’initiative de ce débat comme je tiens à saluer celle du Président de la République qui a tenu à rencontrer tous les responsables politiques de notre pays avant la tenue de ce sommet européen (...).
Cette pratique doit être systématisée pour permettre d’obtenir et d’échanger les informations nécessaires, pour permettre que chaque représentant du peuple se réapproprie l’idée d’Europe. (...) Pour nous, l’Europe est une chance, c’est une chance pour la France, il faut le redire sans cesse à nos compatriotes.

Depuis un an et demi, depuis ce douloureux 29 mai 2005, jour où les français ont rejeté, par référendum, la constitution, aucun vrai signal de relance n’avait été donné. (...) Ceci impliquait un geste fort de la part de notre pays, le Président a fait ce geste, nous nous en réjouissons. Ce traité est une bonne nouvelle pour la France et pour l’Europe. (...)

La construction européenne n’est pas qu’une affaire de chefs d’Etats, c’est aussi l’affaire de la nation. Les parlements nationaux ont un rôle primordial à jouer dans cette réappropriation de l’espace européen par les peuples.  Le nouveau traité a d’ailleurs renforcé leur rôle à cet égard puisqu’ils disposeront désormais d'un mécanisme d'alerte précoce renforcé pour contester s’il le faut, des projets de législation européenne. Avec ce mécanisme, la Commission devra réexaminer tout projet contesté par un tiers des voix attribuées aux Parlements nationaux. La voix des peuples aura désormais droit de cité à Bruxelles.(...)


Il faut le dire : ce traité est un succès, il réconcilie l’Europe du « oui » avec la France du « non ».  Nous sommes même, parvenus dans certains domaines à aller plus loin que dans le traité constitutionnel et c’est une bonne chose.
La protection du climat et la solidarité énergétique ont été incorporées au traité modificatif, les parlements nationaux seront encore plus fortement associés à la définition de la politique nationale européenne, les compétences entre l'Union européenne et les États membres sont encore plus clairement délimitées, et les conditions préalables à une coopération renforcée, en particulier en matière de justice et d'affaires intérieures, et ont été simplifiées.

Avec ce traité modificatif, trois éléments essentiels sont assurés pour l'avenir de l'Union européenne:

- Une meilleure cohérence et une plus grande lisibilité de l'action extérieure de l'Union avec la création d’un Haut représentant chargé de porter notre politique étrangère(...)

- (...) Des progrès se concrétisent dans la dimension sociale. Il y aura par exemple, des dispositions plus claires dans le domaine des services d'intérêt général. Nous sommes également parvenus à trouver une solution pour la Charte des droits fondamentaux. (...)

- Le Parlement européen devient un véritable co-législateur à égalité de droits avec la Commission et le Conseil. (...)


L’Europe est enfin sortie de son enlisement politique. Mais il s’agit aussi de construire une Europe qui protège nos intérêts vitaux, qui redéfinisse des objectifs, qui ne soit pas seulement l’Europe du libre marché.

Redonner du sens à l’avenir, centrer l’action sur des projets concrets et pour avancer, je crois qu’il  faut s’inspirer  de la formidable méthode de Robert  Schuman. (...)
Nous veillerons, Nouveau centre, à ce que ce beau projet d’une Europe politique, l’adoption à terme d’une constitution qui consacre nos valeurs partagées, ne soit pas abandonné. Pour nous, ce traité est une étape mais nous devrons à terme nous doter d’une constitution pour parachever la construction européenne.

Parce qu’en réalité, il n’est aucun sujet de notre avenir national qui ne trouve réponse sans la dimension européenne. Dans le contexte de la mondialisation, nos sociétés européennes font face aux mêmes risques et aux mêmes défis.
C’est vrai dans le domaine de l’énergie. Il nous faut assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique de nos pays et le traité en pose les bases juridiques puisqu’il garantit la solidarité énergétique entre les états membres. Il nous faut promouvoir ensemble le développement durable.
C’est vrai aussi pour  la question des flux migratoires, du droit d’asile, et de l’immigration, au sens large, où, là encore, la nécessité d’une politique commune et d’une harmonisation juridique ne sont  plus à démontrer et sont à encourager.  Le passage à la majorité qualifié dans un certain nombre de domaines permettra l’avènement de positions communes en matière d’immigration, de sécurité.

Les Français attendent de l’Europe qu’elle pèse dans l’ordre du monde, une "Europe des résultats" qui seule réconciliera avec l’ambition européenne, il nous faut développer de nouvelles politiques communes, indispensables pour mieux préparer l'avenir. Par exemple, en matière de recherche où nous nous laissons distancer par les États-Unis et le Japon, demain par la Chine et l'Inde. Si nous voulons créer de la croissance, et donc de l'emploi, il nous faut à l'évidence renforcer notre coordination économique, budgétaire, industrielle dans la zone euro. Et là, il y a véritablement urgence.

Il faut également une  gouvernance de l’euro qui ne soit pas seulement sous le joug d’une politique monétariste et nous partageons sur ce point les ambitions du Président Nicolas Sarkozy. L’euro doit être au service de la croissance, de l'emploi, et de la compétitivité. Ce ne doit pas être seulement l’affaire d’experts et de banquiers.

120ef4652927b8915ef9292bdb3870e1.jpgOn a beaucoup parlé hier d’identité française, or cette identité française a sa dimension européenne. Il est primordial également de tourner la page de cette Europe qui souffre de n’avoir ni identité ni frontières. Ouvrir la porte à des négociations, à des partenariats privilégiés comme avec la zone Euro- méditerranée, partenariat lancé par le processus de Barcelone, partenariat économique, politique et culturel.

Mais, il faut des frontières à l’Europe et stopper toute idée nouvelle d’élargissement qui se traduirait par un affaiblissement de l’Europe politique. Cela rejoint l’importance à donner à la politique européenne de voisinage. L'intégration européenne a permis à l'Union de connaître une période de paix, de liberté et de prospérité sans précédent. Il faut étendre cette zone de stabilité aux pays voisins de l'Union européenne. Mais l’Europe ne pourra agir durablement et avec force à l’extérieur de ses frontières que si elle est unie en son sein, que si elle porte en elle cette  foi en l’avenir et ce désir appuyé d’infléchir un destin commun et de peser sur le destin de la planète.

Nous serons, Nouveau centre, très engagé pour que cette Europe politique soit effective, que de véritables politiques communes puissent voir le jour, pour défendre notre spécificité européenne au sein de l’OMC et que cesse ces dérives au sein du libre marché. Nous voulons une Europe qui s'ouvre à la mondialisation et au libre-échange, mais dans la réciprocité. Notre formation politique veillera également à ce que les initiatives de certains membres pour aller plus loin dans l’intégration, ne soient pas contrecarrées par la frilosité de certains.
Construire l'Europe des projets, c’est aussi répondre aux interrogations croissantes des opinions publiques à l'égard du projet européen. Nous ne pourrons pas convaincre les citoyens si nous ne démontrons pas le bien-fondé du projet européen dans leur vie quotidienne.

(...)

Nous assumerons au Parlement les modifications constitutionnelles qu’impose ce traité. Et je tiens à le dire, une constitution aurait imposé et nous l’avions demandé, un referendum, car c’est le peuple souverain qui doit décider sur de tels enjeux. Mais s’agissant d’un traité simplifié, le Parlement aura à assumer pleinement son rôle et nous l’assumerons.

Ce texte est un pas, un pas important qui va nous permettre de relancer notre projet commun, de rebâtir et de rendre aux européens, le goût de l’Europe.  Mais enfin, le Nouveau centre ne renoncera pas à l’idée de construire une Europe politique. Ceci devra conduire à terme, à l’adoption d’une constitution européenne pour parachever ce grand dessein. Ceci reste pour nous un objectif. L’Europe fédérale se construira par les peuples et pas sans eux.